Passer le Nouvel An chinois en famille : entre calme et tempte
Le chunjie ou Fte du Printemps est tomb cette anne le 18 fvrier. En Chine, plus d'un milliard de personnes ont clbr la fte la plus importante de l'anne et sont ainsi entrs dans l'anne du cochon. Cet vnement peut paratre toutefois dcevant pour les trangers frachement dbarqus en Chine puisqu'il se fte dans la plus grande intimit, en famille. Et l'abri des regards indiscrets. Alors comment les Chinois ftent leur Nouvel An ? Impressions. .Photos et texte : Pablo Tullio.
Yingkou, Liaoning. Port industriel de 600.000 habitants dans le Nord-Est de la Chine. Une ville anonyme et typique : quoi de mieux pour expérimenter les fastes d’un vrai réveillon à la chinoise ?
Une soirée placée tout d’abord sous le signe de la dualité ou l’art et la manière d’attacher une immense importance au protocole de la fête, sans éprouver de réelle envie de la faire. On célèbre d’ailleurs l’entrée dans l’année du cochon avec le noyau familial réduit à sa plus stricte expression. Proches et amis en font de même chez eux. Les grands rassemblements sont laissés à la porte.
Mise en route difficile
Première surprise, alors que l’on m’annonçait depuis des mois qu’il s’agissait de la nuit la plus importante de l’année, celle que tous les Chinois attendent impatiemment onze mois durant : on m’accueille en pyjama, le plus lézardement du monde ! Au pays de la face, où l’apparence est érigée en vertu, je m’attendais à quelque chose d’un peu plus officiel, de formel. Que nenni ! Bougies, guirlandes, chants, tout ce qui fait sourire les mioches aux Noëls de chez nous est absent. Seules décorations : quelques bannières rouges rehaussées d’un caractère fu 福 qui signifie « bonheur », collées tête en bas sur la porte d’entrée, et entourées de part et d’autres de bandes, rouges elles aussi, scotchées parallèlement. Dénuement et tradition : pas d’extravagances, on fête le Nouvel An… avec professionnalisme.
Qui dit professionnel dit d’ailleurs à cheval sur les horaires. 18h30 : les hommes – le père et moi – quittent le salon où le journal télévisé poursuit son monologue, laissant à leur triste sort les carcasses de graines de tournesol et les pelures d’orange. Le dîner est servi, alléchant. Pour le plaisir – surtout le mien, appelons ça le respect des invités – on ouvrira une bouteille de Bordeaux que je devrai finir tout seul le lendemain. Sur la table en revanche, du bonheur. La mère de famille s’est surpassée : poissons, poulet, crevettes, à la sauce au soja, aux champignons, petits pains fourrés et soupes aux fines herbes. Un vrai régal, qui se veut le point d’orgue de la soirée (qu’est-ce qu’un réveillon sans son dîner ?!) mais qui tournera court, encore une fois.
Pas de temps pour les palabres en effet, car à 20h pétantes démarre le grand Gala ! Il faut débarrasser la table, nettoyer les bols et faire chauffer le thé pour être aux premières loges, l’esprit serein, en temps et en heure. Et moi qui m’attendais à entonner des chansons paillardes en levant mon verre, je manque de m’endormir devant la télévision ! Quelques rires viennent, ponctuellement, me rappeler que nous sommes malgré tout en famille, et que la complicité règne, normalement, dans ce foyer.
Mais les démons et les fantômes viennent me tirer de ma torpeur et mettre un peu d’animation à la soirée. Car si la nouvelle année commence, autant que ce soit sous les meilleurs auspices. Et pour les faire fuir, ces ennemis si craints, il faut faire du bruit, de la lumière, de la fumée : pian bao, les pétards !
Guerre civile
Dehors, la ville tout entière rugit. Et, petit Européen sevré de grandes sautes d’humeurs, je dois bien avouer qu’un frisson de terreur me parcourt l’échine en franchissant la porte. La poudre explose de tous les côtés. De toutes les couleurs. Un peu trop près des voitures. Un peu trop près des oreilles. Mais tout le monde s’en moque. Tout le monde s’en amuse. Les détonations résonnent de toutes parts dans un formidable élan de bonheur ou d’oubli collectif. Allez donc voir ailleurs, démons de nos vies, s’il n’y a pas d’autre malheureux à plumer ! Ici, nous voulons faire la fête. Nous voulons faire du bruit, crier, crier, et puis redevenir enfin ce que nous sommes. Un carnaval immense, une folie générale. Certains ont dépensé jusqu’à deux mois de salaire pour se procurer un peu plus de pétards que le voisin… pour s’oublier un peu plus jusqu’au plus profond de la nuit.
À partir de 23h, la rue est totalement enfumée, un brouillard âcre, aux parfums de poudre et de guerre, se répand dans toute la ville, traversé de temps à autre par une traînée rose. L’apogée viendra un peu avant minuit, puis le tonnerre déclinera, jusqu’à s’éteindre tout à fait à l’aube.
Un ravioli et au lit
Pendant ce temps, à la cuisine, les femmes s’affairent à nouveau. Le grand Gala national, retransmis en direct sur les trois chaînes de CCTV, la télévision gouvernementale, touche à sa fin sur de spectaculaires chorégraphies de diabolo. Il est temps de mettre la dernière main à la pâte… des incontournables jiaozi, les raviolis chinois. La tradition veut qu’on les dévore à minuit sonnantes, pour entrer en gourmandise dans la nouvelle année. Combien de ces petites bouchées fumantes sont consommées en dix minutes dans le pays ? Plusieurs dizaines de milliards à n’en pas douter…
C’est sur ces méditations parfumées que je m’endors peu après. Sitôt évacué le dernier relent de protocole, plus de raison de veiller. Minuit un quart, tout le monde est au lit. L’année du chien agonise au loin dans la tempête multicolore des derniers pétards qui verront leur glas sonner à la fête des Lanternes, quinze petits jours après ! |